848875-promettre-medecin-famille-tous-facile

Pourquoi une meilleure utilisation des ressources en santé est une solution pour des soins de qualité! Lisez ce témoignage d’un médecin débordé.

848875-promettre-medecin-famille-tous-facile

 

NANCY MCGEE

L’auteure est médecin de famille, à Val-d’Or.

Je suis médecin de famille en Abitibi depuis 10 ans. Je suis impliquée dans les tâches administratives hospitalières, je fais des gardes aux étages (actuellement une semaine sur quatre, mais ça a souvent été une semaine sur deux ou sur trois).

Je suis enseignante pour les étudiants et résidents en médecine quelques jours par mois, ce qui, en plus de me garder « à jour », aide au recrutement en Abitibi. Je travaille aussi à l’unité de gériatrie ambulatoire les mardis et à la maison de soins palliatifs. Et, ah… je fais de la prise en charge.

Mais je ne travaille pas « beaucoup », car je n’ai jamais eu plus de 500 patients. Une clientèle majoritairement gériatrique, mais aussi avec des problèmes de santé mentale, des douleurs chroniques et des défis sociaux. Une clientèle et une pratique somme toute assez typique d’un médecin de famille. Et étant dans un GMF, je travaille aussi conjointement avec des infirmières et une travailleuse sociale qui nous soutiennent.

Je vois mes patients parfois aux 15 minutes, mais surtout aux 30-45 minutes. Parfois, le rendez-vous prend une heure ; l’un me parle du décès subit de sa conjointe que je connais aussi depuis 10 ans. Avec un autre, on parle d’un nouveau diagnostic de cancer du poumon, stade 4.

Je connais tous mes patients relativement bien et je les aime. Je pense que c’est réciproque. Malgré ma bonne volonté, ils attendent parfois trop longtemps pour me voir. Parfois ça va vite, parfois moins. Et, malgré moi, parfois ils doivent aller à l’urgence.

Je veux bien faire mon travail, tant au point de vue de la prévention que du traitement. Je connais les lignes directrices (hypertension, lipides, diabète, ostéoporose) et les applique avec jugement, ce qui prend du temps. Bien sûr, les infirmières m’aident beaucoup et je sauve du temps précieux avec elles.

Mais, même avec leur aide, je ne pourrais jamais suivre adéquatement 1500 patients, être disponible pour eux et être vraiment « leur » médecin de famille. Un bon médecin ne voit pas tous ses patients aux cinq minutes. Un bon médecin ne « règle » pas un deuil, un trouble anxieux, une douleur chronique ou une investigation de cancer en 5 minutes.

Lire dans La Presse que « les » médecins travaillent moins me fâche. Y a-t-il de jeunes médecins qui travaillent moins ? Certainement. Mais « les » médecins ? Non.

Je sens qu’on est en train de mettre la table pour quelque chose qui implique une généralisation populiste grossière. Promettre un médecin de famille à tous, c’est facile. Comprendre la subtilité que cela nécessite, tenir compte des exigences de la médecine factuelle et du vieillissement de la population, c’est plus long et moins populaire.

Je ne suis pas contre la vertu et je voudrais bien sûr que nos services soient plus accessibles. Mais quand je vous qu’on cite les 60-65 ans comme étant ceux qui font le plus de prise en charge, je me dis que définitivement, ça manque de profondeur. En Abitibi, par exemple, les médecins plus âgés ne font souvent plus de gardes et n’appliquent pas toujours les lignes directrices.

Soyons attentifs de bien faire l’exercice d’amélioration de l’accessibilité de la première ligne sans tomber dans le piège populaire de simplement obliger à inscrire sans pouvoir permettre un bon suivi. Les très jeunes médecins ne veulent plus faire de prise en charge et boudent les grosses gardes, les jugeant trop lourdes.

On pourrait certes simplement les forcer à le faire. Mais on peut aussi se poser la question et de discuter de ce qu’on souhaite comme société. Discuter du moment où l’on arrête les interventions invasives chez les aînés ; de la nécessité réelle de voir un médecin quand on est en santé et sans facteur de risque entre 21 et 40 ans ; de la possibilité de laisser les « pap tests » aux infirmières cliniciennes ou praticiennes ; de proposer des solutions à la prise en charge avec des cliniques de plus en plus multidisciplinaires ; de l’idée d’infirmières et de travailleurs sociaux pivots en GMF ; du système actuel, où les omnipraticiens sont ceux qui tiennent les hôpitaux (non universitaires) ouverts.

Je suis prête à collaborer à l’amélioration de la première ligne, mais ne me dites pas, amis du Ministère, que je travaille moins. Je travaille beaucoup, et je travaille bien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>